Crise au Mali : ce que revle le blocus djihadiste de Bamako

Crise au Mali : ce que revle le blocus djihadiste de Bamako

The Conversation
04 Nov 2025, 08:06 GMT+

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Une coalition de groupes djihadistes affilies Al-Qada a assiege la capitale du Mali. Depuis plus d'un mois, ils attaquent les convois d'approvisionnement de ce pays enclave d'Afrique de l'Ouest. Ces attaques ciblent notamment ceux qui approvisionnent Bamako en carburant. Cette strategie vise exercer une pression considerable sur la junte militaire qui dirige le pays depuis cinq ans.

La situation securitaire s'est tellement deterioree que les Etats-Unis ont demande tous leurs ressortissants de quitter immediatement le pays. Aprs plus de 10 ans d'insurrection armee, le blocus djihadiste conduira-t-il la chute de la capitale ? The Conversation Africa s'est entretenu avec des chercheurs du Sahel Research Group de l'universite de Floride.

Les attaques contre les infrastructures de transport et les convois circulant entre les centres urbains au Sahel ont considerablement augmente depuis la fin des annees 2010. Nos recherches montrent que certains axes routiers de transport au Mali sont particulirement cibles par les groupes djihadistes. L'un des plus importants relie Bamako Gao, un centre economique strategique o se trouve une importante base militaire. Ces attaques s'accompagnent du blocus d'autres centres urbains tels que Farabougou, Tombouctou, Kayes et, plus recemment, Bamako.

Bamako, situee dans le sud-ouest du pays, a dej ete victime d'attaques djihadistes, notamment en 2015 et en 2024. Mais il s'agissait alors d'attaques terroristes limitees. Le blocus actuel reflte une ambition et une capacite bien plus grandes de la part des djihadistes. En juillet, des attaques coordonnees dans le sud-ouest du Mali ont marque une nouvelle etape dans l'expansion vers le sud du Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin.

Depuis plusieurs semaines, Bamako est isolee de ses sources d'approvisionnement exterieures, en particulier en carburant, qui doit tre importe depuis ses voisins cotiers. Le gouvernement a recemment ete contraint de declarer la fermeture des ecoles et des universites en raison du manque de moyens de transport.

Bamako est de loin la ville la plus importante du Mali en termes de population, d'economie et de politique. Sa chute aurait des consequences catastrophiques pour l'avenir du pays.

Avec une population de 4,24 millions d'habitants en 2025, selon Africapolis, l'agglomeration urbaine de Bamako est plus de dix fois plus grande que la deuxime ville du pays, Sikasso. L'importance de Bamako n'est pas seulement demographique. Toutes les fonctions executives y sont concentrees, notamment les ministres, la television nationale et l'aeroport international.

Bamako represente egalement une part importante de l'economie nationale. Nos etudes suggrent que plus de 90 % des entreprises formelles sont situees dans la zone metropolitaine de Bamako.

La prise de Bamako rendrait inutile la conqute de territoires plus vastes et pourrait decider du sort du conflit malien. Le controle d'une capitale sert souvent de critre de facto pour la reconnaissance politique. Par exemple, bien qu'il ne commandait gure plus que Kinshasa dans ses dernires annees, Mobutu Sese Seko a continue d'tre reconnu comme le dirigeant du Zare jusqu' ce que Laurent-Desire Kabila s'empare de la capitale en mai 1997.

La prise de la capitale a egalement ete une etape centrale dans la resolution de nombreuses guerres civiles africaines. En 2011, la prise d'Abidjan par les forces d'Alassane Ouattara, de la France et des Nations unies a mis fin la deuxime guerre civile ivoirienne.

La prise d'une capitale africaine par des djihadistes, plutot que par des rebelles conventionnels, declencherait-elle une intervention exterieure des puissances occidentales ou africaines ? Cela semble peu probable. l'exception de ses partenaires de l'Alliance des Etats du Sahel, le gouvernement malien est trs isole sur le plan diplomatique.

Une nouvelle intervention francaise parat hautement improbable, aprs le retrait force de Paris et la montee du sentiment anti-francais dans la region. Quant aux Etats-Unis, ils privilegient desormais les relations transactionnelles de nouvelles interventions militaires, surtout en Afrique.

La rupture du Mali avec la Communaute economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) rend toute reponse regionale coordonnee peu probable. Mme le Burkina Faso et le Niger, voisins du Mali et partenaires de l'Alliance des Etats du Sahel (AES), sont eux-mmes enlises dans leur propre insurrection djihadiste.

Trois grands scenarios semblent envisageables :

une offensive militaire qui permet la junte malienne de briser le blocus

un rglement negocie qui conduirait vraisemblablement un nouvel Etat

un chaos politique en cas de chute de Bamako.

Le premier scenario suppose une mobilisation massive des forces armees maliennes, appuyees par l'Alliance des Etats du Sahel et sans doute par des mercenaires russes. Elle suppose pour cela que l'armee concentre ses efforts dans la region de Bamako et reprenne le controle des axes strategiques

Ce scenario parat peu probable. L'armee malienne reste limitee et, jusqu' present, peu de combats ont eu lieu dans les zones urbaines. Tombouctou, Gao et Kidal ont ete conquises ou liberees sans combat. Les forces gouvernementales, les rebelles et les djihadistes ont prefere se retirer lorsque leurs adversaires ont avance.

Le deuxime scenario, sans doute plus realiste, serait une sorte d'accord politique negocie entre les autorites militaires maliennes et les djihadistes. Nous suggerons depuis de nombreuses annees qu'un accord politique est le seul moyen de mettre fin un conflit qu'aucune des parties ne peut gagner militairement.

Ces derniers mois, les appels au dialogue se multiplient. Des responsables religieux, politiques et economiques y contribuent, mme si la question divise. Parmi les partisans les plus favorables au dialogue sont Alioune Nouhoum Diallo, ancien president de l'Assemblee nationale, et Mossadeck Bally, president du Conseil national du patronat du Mali.

Les partisans du dialogue citent souvent les experiences de rglements obtenus grce au dialogue entre les islamistes et les acteurs etatiques ailleurs dans la region, en particulier dans certaines parties du Maghreb. Ces cas ont toutefois ete faconnes par des traditions trs differentes en matire de relations entre l'Etat et l'islam.

Un tel accord politique obligerait le Mali abandonner son principe de lacite inscrit dans la Constitution, ce que toutes les elites au pouvoir, y compris les leaders actuels, ont toujours refuse. Et vu la position de force des djihadistes, le gouvernement serait contraint des concessions qui affaibliraient sa legitimite.

Cependant, si Bamako tombait, un dialogue mediatise deviendrait plus probable. Gerer une ville aussi grande, maintenir les echanges commerciaux et l'approvisionnement en carburant necessiterait des arrangements avec les pays voisins, hostiles aux djihadistes. Dans ce cas, les groupes armes pourraient accepter une autorite plus moderee dans le cadre d'un compromis pragmatique. Parmi les personnalites susceptibles de mener ou de negocier un tel processus on cite souvent l'imam Mahmoud Dicko, actuellement en exil. Mme loin de son pays, il continue d'exercer une influence sur la politique malienne.

Le dernier scenario est la chute de Bamako et la prise du pouvoir par les djihadistes. Bien qu'entrer dans la capitale soit desormais envisageable, former un gouvernement uni et stable serait bien plus difficile. La coalition djihadiste est traversee par des divisions, des rivalites et des scissions. Elle entretient en outre une relation conflictuelle avec l'Etat islamique - Province du Sahel, actif dans l'est du Mali.

Si les djihadistes prenaient Bamako, l'Etat islamique chercherait srement tre implique dans l'exercice du pouvoir au niveau national. Ce qui pourrait declencher des affrontements entre eux, comme on l'a vu en Somalie ou en Afghanistan.

La situation reste donc trs confuse et imprevisible. Aucun de ces scenarios ne semble imminent, mais une chose parat certaine : la crise qui dechire le cur du Sahel est loin d'tre resolue.

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