Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Senegal  eviter la restructuration

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Le Fonds monetaire international (FMI) a reevalue la dette du Senegal 132 % du PIB, entranant une degradation de sa note souveraine. Les discussions avec le FMI avancent lentement et le pays rencontre des difficultes pour lever des financements sur les marches internationaux.

Malgre tout, la dette reste soutenable depuis 2024, mais elle place le Senegal devant un dilemme : restructurer immediatement ou poursuivre la strategie actuelle, qui permet de rembourser les echeances sans accord avec le FMI et de maintenir son Plan de redressement economique et social. . En tant qu'economiste ayant etudie les relations entre le FMI et le Senegal sur quarante ans, je ne preconise pas une restructuration de cette dette.

En depit d'un besoin de financement de 5 800 milliards de F CFA pour 2025, il est preferable de poursuivre la trajectoire actuelle et le plan de redressement, tout en recherchant un accord avec le FMI, aligne sur la "Vision 2050".

Une restructuration de la dette est un reamenagement negocie des obligations d'un Etat pour restaurer la soutenabilite de sa dette . Elle intervient lorsque le pays n'est plus en mesure de payer ses dettes sans compromettre sa stabilite economique et sociale. Autrement dit, elle intervient en cas de defaut de paiement. Or, ce n'est pas la situation actuelle du Senegal. Une restructuration vise surtout alleger la pression financire et redonner des marges budgetaires.

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Elle repose sur deux principes simples : un pays ne peut pas continuer emprunter indefiniment, et les creanciers ont parfois du mal se coordonner entre eux.

Une restructuration peut prendre plusieurs formes :

reduction du principal (haircut) : le creancier accepte d'abandonner une partie de la somme due. C'est la solution la plus lourde, reservee aux situations de detresse sevre.

reprofilage : le pays paie tout, mais plus lentement et moins cher, parfois avec une periode de grce. Cela facilite l'ajustement budgetaire sans choc majeur.

reechelonnement : report des echeances dans le temps, souvent sous l'egide du Club de Paris - un groupe informel de pays creanciers dont le role est coordonner la restructuration de la dette publique des Etats qui n'arrivent plus rembourser leurs emprunts - ou de creanciers prives, avec des conditions financires assouplies.

cadre commun du G20 : restructuration globale et coordonnee entre tous les creanciers, visant eviter les blocages, garantir la transparence et s'accompagner d'un programme macroeconomique avec le FMI.

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Plusieurs etudes comme celle de l'economiste americain Barry Eichengreen montrent qu'une restructuration de la dette peut reduire fortement l'investissement prive, fragiliser les banques exposees aux titres publics et limiter l'accs du pays aux financements exterieurs. Elle augmente aussi les primes de risque et peut entraner une crise de confiance.

Dans une economie comme celle du Senegal, integree l'Union economique et monetaire ouest-africaine (Uemoa) et sans politique monetaire independante, ces chocs sont trs difficiles absorber.

long terme, une restructuration peut tre utile si elle est bien pensee et accompagnee de reformes credibles. Elle peut ameliorer la structure de la dette, reduire les interts, liberer des marges pour les depenses prioritaires et restaurer la confiance.

Mais ces avantages dependent du maintien d'une dynamique de croissance non entravee par des ajustements trop brutaux. Ce qui est impossible avoir avec le FMI.

Le Senegal a un endettement trs eleve, mais il reste soutenable selon le mode de calcul courant. On compare les depenses obligatoires de l'Etat (salaires, transferts, depenses de fonctionnement et d'investissement) ses recettes. Puis, on verifie si le service de la dette reste supportable. Selon ce calcul, base sur la dernire loi de finances initiale, le Senegal se situe dans la categorie des pays haut risque, mais pas en situation de defaut de paiement.

En revanche, les besoins de financement augmentent, et la confiance des marches s'est affaiblie aprs la revelation des dettes cachees et l'absence d'accord avec le FMI.

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Malgre ce contexte difficile, le Senegal continue de payer sa dette, mais les taux d'intert trs eleves aggravent le cot du service de la dette et reduisent les marges pour investir. Aujourd'hui, 16 % des recettes fiscales et 50 % des revenus de l'Etat servent rembourser la dette, contre 25 % en moyenne en Afrique.

Cette situation peut-elle durer ? Une restructuration pourrait alleger la pression, car refuser d'y recourir expose le pays un risque de crise de liquidite pouvant se transformer en crise financire et economique.

Ce contexte financier est trs tendu, mais il reste, selon nous, soutenable. Il peut mme s'ameliorer si le pays exploite pleinement ses atouts. Le Senegal dispose en effet d'un environnement prometteur qui peut eviter une restructuration immediate de la dette.

Ces atouts tournent autour de ces facteurs :

Une population jeune, dynamique et entreprenante

Une stabilite politique et institutionnelle dans une region instable.

Une croissance potentielle solide (8 % -10 %), renforcee par le gaz, le petrole et l'or.

Une administration fiscale et financire en constante amelioration grce aux reformes recentes.

. Un potentiel enviable dans l'agrobusiness, les ressources halieutiques, les services et le numerique, et l'accs encore possible aux financements exterieurs confessionnels.

Fort de ces atouts, le Senegal doit eviter une restructuration encadree par le FMI, car impliquant forcement un programme du FMI. Celui-ci est fonde sur des politiques bien connues :

Une politique fiscale restrictive : forte reduction du deficit, diminution des depenses publiques, elimination des subventions, hausse des impots, licenciements administratifs,

Une privatisation des entreprises publiques et para publiques,

Une politique monetaire restrictive (augmentation du cot du credit) si le pays dispose d'une politique monetaire autonome,

Une liberalisation totale du secteur financier et du commerce exterieur.

Ces politiques risqueraient d'exacerber la contraction de l'activite economique au lieu de la resoudre car, du fait du regime de change fixe, le Senegal ne dispose pas du levier monetaire et du taux de change pour attenuer les effets negatifs que ces mesures auraient sur l'activite economique.

Autrement dit, les desequilibres budgetaires vont tre retablis au detriment d'une croissance economique endogne et inclusive, exacerbant les inegalites economiques et sociales, et la pauperisation des populations.

Entrer dans une restructuration maintenant creerait un cercle vicieux : une contraction de l'activite economique occasionnant une baisse des recettes et des difficultes atteindre les objectifs du programme. Ce qui entranera alors davantage d'austerite.

Il faudra donc tout faire pour eviter ce scenario et concevoir une autre strategie pour desserrer la pression sur les finances publiques et mieux gerer la dette.

Eviter une restructuration immediate ne veut pas dire rester passif. Il faut au contraire btir une strategie solide autour de quatre leviers :

D'abord, privilegier une approche basee sur la transparence : terminer l'inventaire de la dette, publier tous les rapports et elaborer un plan de gestion conforme aux recommandations de la Cour des comptes. Cette approche devrait idealement s'accompagner d'un accord formel avec le FMI pour valider le cadre macroeconomique propose par le Senegal et renforcer la transparence budgetaire, envoyant ainsi un signal fort de confiance aux marches internationaux.

Le deuxime levier consiste distinguer clairement la dette de l'Etat central de celle des entreprises publiques et des garanties souveraines.

Pour la dette centrale, le gouvernement senegalais peut renegocier les maturites des Euro-obligations et prts commerciaux taux eleves sur le long terme sans une restructuration formelle. L'Etat doit chercher convertir les prts bilateraux court terme en financements concessionnels ou partenariats sectoriels, tout en privilegiant les financements auprs de partenaires bilateraux et multilateraux (Chine, Turquie, Inde, pays du Golfe).

Ce reprofilage partiel, concu independamment du FMI, pourrait ameliorer la liquidite et liberer des marges pour soutenir l'economie. L'Etat doit se concentrer sur les obligations court terme (bons du Tresor et titres de moins de deux ans) pour refinancer, renegocier les taux ou prolonger les echeances, afin de ne pas destabiliser le systme bancaire de l'Uemoa.

Le troisime levier consiste etaler l'ajustement fiscal sur plusieurs annees, elargir l'assiette fiscale et engager une reforme axee sur l'equite. Le gouvernement doit aussi renforcer la gouvernance des regies financires et mettre en place une gestion efficace des revenus tires du gaz, du petrole et des autres ressources naturelles.

L'exploitation du gaz et du petrole offre au Senegal un levier supplementaire : valoriser les revenus futurs pour negocier de meilleures conditions. La creation d'un fonds de stabilisation et d'un cadre transparent d'exploitation de ces ressources peut reduire la charge de la dette et permettre d'investir dans la formation des jeunes, le capital humain et les services publics.

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Tant que le FMI maintient ses conditions classiques ou retarde les negociations, le Senegal ne devrait pas restructurer sa dette. La strategie suivre consiste :

Consolider graduellement les finances publiques en reduisant les depenses de fonctionnement de l'Etat central et en fusionnant les directions et les agences publiques

Preserver l'investissement public, relancer l'investissement prive et elaborer des mesures specifiques de relance de la croissance economique;

Negocier des conditions moins procycliques et contraignantes;

Finaliser un programme avec le FMI base sur la Vision 2050;

Et n'envisager une restructuration qu'en dernier recours, dans un cadre structure, repense et adosse aux priorites economiques du gouvernement senegalais et plus favorable.

Une dette bien analysee et bien geree ne peut pas deboucher sur une defaillance economique. Au contraire, elle peut devenir un outil puissant de souverainete pour favoriser le plein emploi, reduire la pauvrete et promouvoir la justice economique et sociale.

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