Tension de liquidite ou insolvabilite ? Pourquoi la restructuration de la dette du Senegal serait une erreur strategique

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Mme si le ministre des Finances du Senegal, Cheikh Diba, a reaffirme son opposition une restructuration, les appels en ce sens se multiplient. Beaucoup la presentent comme une necessite technique. Les arguments avances : repondre la hausse rapide de l'endettement et l'augmentation du service de la dette dans les recettes fiscales.

En effet, en 2026, le pays devra mobiliser 6 050 milliards de francs CFA pour ses besoins de financement et rembourser 747 milliards de francs pour satisfaire le service de la dette. De surcrot, les cots d'emprunt ne cessent d'augmenter, atteignant 7 % en moyenne au moment o les maturites se raccourcissent entranant une forte demande des bons du Tresor un an.

Pourtant, cette evidence frappante merite d'tre examinee de prs pour avoir une lecture non biaisee et factuelle de la situation du pays avant de recommander une restructuration immediate de la dette.

En tant que chercheur ayant etudie les dynamiques de la dette souveraine du Senegal et les prescriptions du FMI, j'estime que le debat doit distinguer clairement liquidite et solvabilite. Comme dans de nombreuses economies en developpement, particulirement en Afrique subsaharienne, le vrai defi du Senegal n'est pas l'insolvabilite. Le defi reside dans la gestion des tensions de liquidite sans compromettre la souverainete economique long terme declinee dans l'Agenda national de transformation, Senegal 2050.

Cette Vision Senegal 2050 doit tre formalisee le plus rapidement possible sous forme de plan d'investissement sectoriel decennal avec des objectifs quantifies par filire - hydrocarbures, agro-industrie, logistique, numerique - et des mecanismes de financement mixtes public-prive qui transforment la rente hydrocarbures en capacite productive diversifiee.

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Une telle strategie d'allocation de financement des projets identifies dans le Plan de redressement economique et social (PRES) etalee sur une longue periode pourrait constituer un signal trs fort en direction des bailleurs de fonds.

Les recentes adjudications ou ventes de titres publics de 2026, plus particulirement celles du 16 janvier, du 30 janvier et du 6 fevrier, ont revele un changement structurel dans le comportement des investisseurs.

Bien que la demande de titres emis par le Senegal soit soutenue, elle reste concentree de plus en plus sur les instruments de court terme tels que les Bons Assimilables du Tresor - titres de dette court terme emis par l'Etat pour financer ses besoins de tresorerie. - avec maturite de 6 12 mois, un taux d'absorption de 70 %, et un taux de couverture plus de 100 %. De leur cote, les obligations long terme (Obligations Assimilables du Tresor, 3 ans) ne sont absorbees qu' un taux de 19 %) et suscitent peu d'intert malgre des rendements trs eleves.

L'adjudication de titres publics du Senegal, organisee le 20 fevrier 2026, confirme cette tendance et la prudence des investisseurs. Mme si le Senegal est parvenu lever un total d'environ 158 millions de dollars, la structure de la demande revle une nette aversion au risque sur le long terme. Les investisseurs affichent leurs preferences au court terme face aux incertitudes economiques auxquelles le pays est confronte.

Beaucoup d'economistes interprtent ce phenomne comme un verdict du marche anticipant une restructuration inevitable. mon humble avis, cette conclusion est prematuree et injustifiee, car s'appuyant sur plusieurs confusions analytiques, malgre le recent classement du Senegal en categorie de risque 7 (le niveau de risque le plus eleve) par l'Organisation de cooperation et de developpement economiques (OCDE).

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La restructuration de la dette publique est un outil extrme, concu pour les situations o un Etat souverain n'est plus solvable, et non pour traiter des tensions intertemporelles de liquidite dans un contexte d'incertitude economique, le FMI refusant de se prononcer sur toute responsabilite sur la situation de la dette senegalaise.

Contrairement au Ghana qui faisait face une insolvabilite manifeste et un defaut de paiement externe, le Senegal reste confronte une tension de liquidite -dans un marche regional domine par les banques commerciales - due l'inaccessibilite des marches financiers internationaux.

La situation du Senegal n'est pas comparable celle du Ghana, mme si le pays fait face des finances relativement fragiles, une marge budgetaire reduite et des difficultes d'accs aux credits commerciaux taux conventionnels. Confondre tension de liquidite et insolvabilite est non seulement une conception erronee de la situation actuelle du pays mais revient aussi transformer un problme gerable en crise injustifiee.

Restructurer la dette senegalaise sans demontrer son insolvabilite serait non seulement une erreur grave d'appreciation de la situation economique et financire du pays, mais aurait aussi des consequences negatives sur l'activite economique du pays. Le Senegal doit tout prix eviter une restructuration immediate de sa dette.

L'experience recente du Ghana est souvent citee comme un modle suivre. Pourtant, elle illustre plutot les risques d'une restructuration subie et tardive. Mise en uvre sous forte pression du marche, elle a entrane d'importantes pertes pour les banques locales, une contraction du credit au secteur prive et des cots sociaux et economiques eleves.

Bien loin de restaurer la souverainete, elle a soumis la politique budgetaire du Ghana un controle externe renforce et a impose en mme temps un ajustement economique prolonge avec des consequences economiques et sociales desastreuses pour les populations les plus vulnerables.

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La situation du Senegal est fondamentalement differente. Le pays evolue au sein de l'Union economique et monetaire ouest-africaine (Uemoa). Son marche de la dette est domine par les banques commerciales et donc structurellement oriente vers le court terme. Les contraintes reglementaires, les considerations de bilan et l'absence de grands investisseurs institutionnels expliquent cette preference pour la liquidite.

Dans ce contexte, le rejet des obligations long terme ne traduit nullement une anticipation de defaut de paiement, mais plutot les limites structurelles du systme financier regional.

Restructurer la dette senegalaise dans ces conditions comporterait des risques systemiques majeurs. Les titres publics constituent un pilier des bilans bancaires dans toute l'Uemoa. Tout reprofilage contraint ou decote fragiliserait les institutions financires de la zone, restreindrait le credit aux entreprises et ralentirait l'activite economique du pays. Les cots sociaux d'une telle option sont souvent sous-estimes dans les debats focalises principalement sur la seule contrainte budgetaire et financire.

En outre, l'idee selon laquelle la restructuration renforcerait la souverainete economique doit tre nuancee. En realite, elle la reduit. En effet, elle impose une surveillance exterieure constante, durcit les conditionnalites et limite durablement la marge de manuvre budgetaire du pays.

Par exemple, les pays qui ont preserve l'accs aux marches financiers grce une strategie credible - la Cote d'Ivoire constitue un exemple regional notable - conservent davantage d'autonomie politique que ceux contraints des renegociations brutales. La souverainete economique ne se decrte pas par une restructuration. Elle se construit par la credibilite budgetaire, la transparence et la discipline.

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Il faut donc choisir sa trajectoire et non la subir. Pour cela, il faut s'appuyer sur une strategie integree de reprofilage et de redressement sur fond de credibilite, de discipline et d'accs aux marches. C'est ce que le Senegal est en train de faire avec une reussite palpable grce une gestion optimale de la dette.

Cela ne signifie pas que le Senegal peut se contenter de maintenir le statu quo. Refuser de restructurer n'est pas nier la gravite de la situation. C'est un choix conditionnel qui requiert un ajustement budgetaire credible (compression des depenses administratives, rationalisation des depenses publiques, suppression des charges non prioritaires, consolidation des directions et des agences et collecte efficace des ressources fiscales).

Sur ce dernier point, les autorites sont en train de faire un excellent travail qui doit rassurer les bailleurs de fonds et restaurer la confiance financire car les rentrees fiscales du premier trimestre - plus de 500 milliards de francs CFA en moyenne par mois (838 millions de dollars US) - , s'annoncent particulirement robustes.

Elles sont portees par l'impot sur les societes, l'impot sur le revenu, la TVA et les taxes sur les dividendes, qui contribueront directement couvrir l'echeance de dette souveraine du mois de mars (480 millions de dollars dont un remboursement d'une tranche d'eurobond d'environ 396 millions de dollars US, le 13 mars 2026), une gestion de la dette transparente et un recours accru au financement concessionnel.

Sans ces elements, le cot du refinancement court terme pourrait devenir excessif, mais pour le moment les investisseurs se ruent sur les titres senegalais traduisant un signal de confiance relativement fort malgre une dette cachee de plus de 12 milliards de dollars.

La veritable question n'est donc pas de savoir si le Senegal doit restructurer sa dette par principe. Elle est de savoir si le pays peut encore choisir sa trajectoire plutot que de la subir sous la contrainte d'une crise financire. Pour l'instant, ce choix est encore possible si les autorites presentent un plan credible de compression des depenses publiques et poursuivent une strategie integree de reprofilage, d'ajustement credible et de reinvestissement efficace des revenus tires de l'exploitation des ressources naturelles du pays.

La restructuration doit demeurer un outil de dernier recours, et non une solution par defaut. Pour le Senegal, comme pour de nombreuses economies en developpement, preserver la credibilite et la stabilite financires reste probablement le moyen le plus efficace de proteger la souverainete economique.

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