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Longtemps epargnees par les groupes djihadistes, les ecoles du village de Dia Tenenkou dans la region de Mopti, ont finalement ete fermees sous la pression des groupes armes, notamment la Katibat Macina, affiliee au JNIM, principal groupe djihadiste actif dans cette region. Cette fermeture serait anecdotique si elle ne touchait que la region de Mopti. Or, la quasi-totalite des regions du Mali est touchee par cette fermeture des ecoles.
En tant que chercheurs en sciences politiques et de l'education, nous avons recemment publie une recherche dans un ouvrage collectif sur l'ecole africaine face aux crises securitaires. Cette recherche se base sur des enqutes menees principalement dans les regions de Segou (cercle de Farako) et de Mopti (cercle de Tenenkou) de 2022 2025.
Nous voulions comprendre, entre autres questions, pourquoi l'ecole etait une des premires institutions laquelle les groupes djihadistes s'attaquaient chaque fois qu'ils veulouaient etendre leur influence dans une localite. Au-del de l'ecole, les groupes djihadistes s'en prennent tous les services sociaux de base qu'il s'agisse des administrations publiques, des commissariats de police ou des marches hebdomadaires
Au Mali, comme dans d'autres pays voisins, plus d'un million d'enfants ne sont pas scolarises, pour des raisons independantes de la crise securitaire. Il demeure d'importants desequilibres entre enfants des zones rurales et ceux du monde urbain. Leur accs l'ecole etant fortement determine par leur localite de residence, les enfants vivant en milieu rural sont souvent obliges de marcher plusieurs kilomtres pour atteindre l'ecole primaire la plus proche. Il y a aussi une disparite villes/villages en termes d'enseignants qualifies, les villages servant de lieux d'affectation pour les debutants .
Toutes ces difficultes vont s'accentuer avec la crise securitaire, surtout que les zones rurales sont plus propices l'influence des groupes djihadistes. Les chiffres globaux sur la fermeture des ecoles n'ont cesse de crotre sur l'ensemble du territoire malien depuis le debut de la crise en 2012. Selon les donnees fournies par Cluster Education sur le Mali, au mois de janvier 2026, 2343 ecoles sur un total de 10766 etaient non fonctionnelles, affectant 702 900 enfants non scolarises.
Ce taux de fermeture des ecoles represente 22 % des ecoles au Mali. Dans la region de Segou, 24 % des ecoles ne sont pas fonctionnelles, tandis que ce taux monte 35 % dans la region de Mopti, derrire Menaka (52 %).
La fermeture des ecoles n'impacte pas seulement les elves : les enseignants sont aussi concernes. Ils sont 14 058 enseignants tre au chomage technique selon la mme source. Neanmoins, la menace contre les ecoles est essentiellement celle des groupes djihadistes. Il s'agit principalement de zones o l'on constate un retrait de l'Etat (administrations, justice, forces de securite). L'administration n'est presente que partiellement dans ces localites sous pression des groupes djihadistes. Les populations accdent difficilement aux services sociaux de base.
Toutes ces difficultes que l'ecole rencontrait vont s'accentuer avec la crise securitaire. En effet, les groupes djihadistes constituent les premiers acteurs de l'insecurite. Ils sont responsables de nombreuses attaques, qu'elles soient dirigees contre les Forces armees maliennes (FAMA), les autres groupes armes non etatiques, les representants de l'Etat, les communautes ou la population civile qui leur resiste de manire generale. La fermeture des ecoles est le principal indicateur de la presence djihadiste. Plus les ecoles restent ouvertes, plus c'est la preuve que l'influence djihadiste est amoindrie.
A contrario, la fermeture des ecoles est la manifestation d'une presence djihadiste accrue. L'ecole est une cible de predilection des groupes djihadistes en raison de l'esprit critique qu'elle developpe. Dans les zones sous influence djihadiste, les ecoles sont souvent saccagees, voire brlees en guise d'avertissement. Les enseignants qui veulent resister, en continuant dispenser les cours sont menaces par les djihadistes.
Plusieurs enseignants ont ete arrtes avant d'tre relches, parfois suite des mediations. Face ces risques reels, certains finissent par abandonner leur poste. Les mouvements djihadistes se rejoignent tous sur ce point, leur opposition l'ecole republicaine ou formelle . La consigne est on ne peut plus claire : pas d'ecole formelle dans les zones sous leur influence. C'est ce que nous explique cet agent d'une ONG dans la region de Mopti. Originaire de la zone, il a pu voir l'impact de l'insecurite sur les ecoles. Cette insecurite emane essentiellement des djihadistes :
S'agissant des ecoles, dans plusieurs cas, elles ont ete saccagees, les portes et les fentres ont toutes ete enlevees. Les djihadistes sont partis avec tout ce qu'on peut enlever comme les tables-bancs. Il n'y a plus rien qui reste de l'ecole et la question d'une eventuelle reouverture n'est pas l'ordre du jour (entretien, mai 2023, Tenenkou).
Les ecoles dans leur ensemble sont attaquees par les mouvements djihadistes. cet egard, l'etymologie du mouvement terroriste nigerian Boko Haram est illustrative. Son nom signifie litteralement en langue haoussa que le livre ou l'ecole occidentale, sous-entendu la civilisation occidentale , est haram, c'est--dire interdite par la religion. Dans la phraseologie Boko Haram, le detournement des deniers publics par les elites nigerianes, la mauvaise gouvernance, l'injustice, la depravation des moeurs, toutes les tares de la societe nigeriane ont une mme et unique cause: l'ecole occidentale.
Les mouvements djihadistes reprochent aux ecoles republicaines de propager l'enseignement des mecreants (occidentaux) qu'ils jugent contraires leur vision de l'islam salafiste l'encontre des valeurs de l'islam salafiste. Les djihadistes imposent donc que ces ecoles deviennent des ecoles coraniques ou que l'enseignement soit dispense en arabe. Les populations sont plutot encouragees envoyer leurs enfants dans les ecoles coraniques.
La consequence de cette pression des djihadistes est la privation de plus de 702 900 enfants de leurs droits l'education, compromettant ainsi leur avenir. Les enseignants de ces localites, intimides voire menaces - plusieurs d'entre eux ayant ete arrtes avant d'tre relches Farako - finissent par abandonner leur poste, par peur pour leur vie. En revanche, les populations sont plutot encouragees envoyer leurs enfants dans les ecoles coraniques. L'objectif est clair : c'est la fin de toute presence d'ecole dans ces zones.
Ils agressent physiquement les enseignants, recuprent leurs biens, brlent le materiel didactique, et dans certains cas, recuprent les vivres destines aux elves. Une des consequences directes de cette interdiction est la privation de milliers d'enfants maliens de leurs droits l'education, compromettant ainsi leur avenir. De ce fait, ces enfants sans education peuvent constituer un large vivier de recrutement futur pour ces diverses organisations djihadistes.
Dans les regions de Mopti et de Segou, les ecoles dans leur majorite ont commence tre affectees partir de 2017, avec des exceptions comme dans le cercle Tenenkou o l'on constate des fermetures depuis 2012, avec le Mouvement national de liberation de l'Azawad (MNLA), un groupe independantiste touareg devenu aujourd'hui le Front de liberation de l'Azawad (FLA). Mais beaucoup de ces ecoles de Segou et de Mopti ont ferme leurs portes en 2018. Les fermetures ont concerne d'abord la region de Mopti, bastion d'origine de la Katibat Macina. Dej cette epoque, la plupart des ecoles dans les communes rurales sont/etaient fermees.
A partir de 2019, on trouvait des ecoles fonctionnelles principalement dans les chefs-lieux des cercles de la region de Mopti tels que Mopti ville, Tenenkou, Youwarou. Certains enseignants se sont donc refugies dans les capitales regionales, la suite de menaces de la part des groupes djihadistes.
Les chiffres sur la fermeture des ecoles sont expressifs dans la region de Mopti. Sur les 829 ecoles de la region, 289 sont fermees suite la menace djihadiste, ce qui fait un taux de fermeture de 35 %. Ces fermetures affectent plus de 86700 enfants qui se retrouvent descolarises, et 1734 enseignants qui quittent les communes rurales.
Malgre le nombre eleve d'ecoles non fonctionnelles, certaines demeurent ouvertes. Deux strategies principales apparaissent dans la pratique : la securisation des ecoles et l'engagement communautaire. La securisation des ecoles est ce qu'on a appele la strategie par le haut , c'est--dire celle deployee par les autorites etatiques. Cette strategie porte sur le deploiement des detachements militaires dans les villes pour restaurer la presence de l'Etat.
La presence militaire rassure le personnel scolaire et lui permet de travailler sereinement. Les villes qui se caracterisent par une forte presence militaire sont les moins affectees par les fermetures d'ecoles. A Tenenkou ville et Dioura, les ecoles fonctionnent normalement en raison de la presence militaire dissuasive.
C'etait le cas Diondjori dont le blocus a ete leve en novembre 2023 - et Diafarabe avant que ces deux communes ne soient l'objet d'un blocus.
La deuxime strategie par le bas porte sur l'engagement communautaire. Cette strategie par le bas , profite la fois d'imaginaires populaires qui confrent un statut specifique certaines localites, mais aussi, de contacts avec les groupes djihadistes.
Le village de Dia, chef-lieu de la commune de Diaka, etait illustratif de cette strategie. Sans presence des forces militaires et des groupes d'autodefenses dozos, des dynamiques locales communautaires parvenaient preserver le fonctionnement des ecoles. Il s'agissait de la primaute de la coexistence pacifique comme mode de gouvernance de la societe.
Avec la fermeture des ecoles dernirement Dia, c'est la limite de la strategie par le bas qui nous invite analyser les groupes djihadistes l'aune de leur matrice ideologique refractaire toute critique.


















