Presidentielle au Benin : comment les reformes politiques sous Patrice Talon ont remodele la competition electorale

Share article

Print article

Le Beninois se rendront aux urnes le 12 avril 2026 pour elire leur president de la Republique. Ce scrutin intervient dans un contexte o le paysage politique beninois a profondement ete transforme par la reforme du systme partisan et du code electoral. Celle-ci a engendre de nouveaux equilibres politiques et durci de facon dirigee les conditions d'eligibilite la fonction presidentielle. Le sociologue politique Narcisse M. Ydji s'est entretenu avec The Conversation Africa sur la question. Il explique comment ces changements ont resserre l'offre electorale, remodele les rapports de force et fait de la participation un enjeu central pour la legitimite du scrutin.

Ds son arrivee au pouvoir, Patrice Talon engage de front une serie de reformes. Celles-ci visent transformer en profondeur les structures economiques, administratives et politiques du pays.

La reforme du systme partisan et du code electoral, presentee comme un levier de rationalisation et de professionnalisation de la vie politique, occupe une place centrale dans l'agenda du president. Sa mise en uvre redefinit les rgles majeures qui regissaient jusque-l la competition electorale.

A cet egard, deux mecanismes apparaissent particulirement determinants dans la restructuration des rapports de force l'approche de la presidentielle au 12 avril. Il s'agit de la reconfiguration du paysage partisan et de l'instauration du systme de parrainage.

La reforme de la loi sur les partis politiques en 2018 est intervenue la veille des legislatives de 2019. Elle a durci les conditions de creation et de reconnaissance legale des formations politiques. L'exigence d'une implantation territoriale plus large a ete introduite. Elle fait passer le nombre de membres fondateurs de 120, repartis par departement, 1 155 couvrant l'ensemble des 77 communes. Cette evolution a conduit un effondrement du nombre de partis legalement reconnus.

A la veille des presidentielles de 2021, le pays ne comptait plus que 14 formations politiques officiellement reconnues, contre plus de 200 avant la reforme.

Ce resserrement favorise en partie l'incorporation (ralliements et fusion) des petits partis par les deux grandes formations politiques proches du pouvoir : l'Union progressiste et le Bloc republicain. Autour de ces deux formations gravitent quelques autres partis, dont Les Democrates, principal parti d'opposition. Cette refonte de l'ordre partisan cree de fait une asymetrie de pouvoir. Elle profite au bloc bicephale de la mouvance presidentielle, dont les partisans ont un accs privilegie aux ressources politiques, administratives et institutionnelles de l'Etat.

Presentee comme une evolution du systme partisan, cette reforme a pourtant conduit l'exclusion de partis et de regroupements politiques historiques majeures - notamment ceux d'opposition - de la competition politique.

La revision constitutionnelle de 2019 et les modifications successives du code electoral introduisent un second mecanisme structurant : le systme de parrainage des candidatures la presidentielle.

Dorenavant, l'eligibilite la fonction presidentielle - desormais briguee en duo (president et vice-president) - est conditionnee l'obtention d'un minimum de visa de la part d'elus communaux et/ ou de parlementaires. Initialement fixes 10 % des elus, soit 16 parrainages, ce seuil a ete releve 15 % en 2024, soit 28 signatures, durcissant l'accs la competition.

La domination du Parlement et des pouvoirs locaux par des partis proches du pouvoir concentre le systme de parrainage entre les mains de la mouvance presidentielle, qui controle ainsi la preselection des candidats la presidentielle.

Justifie par la volonte de limiter les candidatures jugees peu credibles, ce mecanisme soulve cependant des critiques quant l'inclusivite politique, l'opposition ayant du mal reunir les parrainages requis.

Le paquet de reformes ainsi operes redefinit les conditions de la competition presidentielle. La bipolarisation manifestement desequilibree du systme partisan et le tamisage prealable des candidatures sur fond de parrainage modifient considerablement le jeu ainsi que les equilibres politiques traditionnels au profit de la majorite presidentielle, renforcee par le ralliement de figures influentes de l'opposition.

C'est dans ce contexte d'afflux important vers le ticket presidentiel de la majorite que se prepare l'election du 12 avril prochain, face au duo porte par le president de Force Cauris pour un Benin Emergent, un parti d'opposition modere, aux ressources limitees.

La prochaine presidentielle s'inscrit dans un contexte socio-politique particulier au regard des dynamiques observees au Benin depuis 1990. Traditionnellement, les fins de mandat s'accompagnent d'une redistribution des equilibres politiques, sans pour autant prefigurer les resultats des urnes. Or, la periode actuelle semble marquee par une restructuration dirigee et relativement fermee du jeu electoral, rendant l'issue du processus plus previsible.

Avec une offre politique reduite deux duos, et sans la participation du principal parti d'opposition, Les Democrates, la competition presidentielle semble tre percue par une partie de l'electorat comme baisee. Cette perception est mme d'influencer les attitudes des electeurs.

Ds lors, la participation apparat comme un enjeu central des prochaines elections. En attestent les tendances observees lors de scrutins recents qui indiquent une erosion progressive de la mobilisation electorale, avec des niveaux d'abstention record depuis l'arrivee au pouvoir de Talon, associes l'exclusion de l'opposition : 26,47 % pour la presidentielle de 2021, 27,12 % pour les legislatives de 2019 contre 65,92 % pour les legislatives de 2015.

Dans une dynamique de competition percue comme exclusive et gagnee avant l'heure, cette tendance pourrait se prolonger, voire s'accentuer.

Il est ainsi possible que la configuration actuelle du jeu politique alimente des comportements d'abstention pouvant eroder la legitimite du president elu, independamment de sa validation juridique. Cela suscite des formes de contestation symbolique (formes d'opposition exprimees principalement travers les representations, les discours, les prises de position, etc. sans deboucher sur des actions collectives protestataires organisees: marches, emeutes ...).

contrario, la participation electorale pourrait n'avoir qu'un effet marginal sur l'issue du scrutin dans un contexte de faible concurrence politique. Elle servirait surtout d'indicateur de credibilite du processus electoral plutot que de facteur decisif des resultats.

Toutefois, cette situation pourrait la fois consolider institutionnellement le pouvoir en place et alimenter un risque de desenchantement civique lie un deficit de legitimite.

La gouvernance Talon est l'objet d'une adhesion contrastee, le regime ayant aussi bien ses detracteurs que ses soutiens. Des observateurs croient ainsi savoir qu'une grande partie de la population apprecie positivement cette gouvernance, notamment en matire de reformes economiques, ce qui laisse penser un bilan objectivement present dans les perspectives electorales.

Dans cette logique, le bilan peut bien concourir consolider un electorat acquis, en particulier dans les couches sociales beneficiant ou percevant positivement les reformes menees par le pouvoir.

Read more: Au Benin, le bilan de Patrice Talon l'epreuve des elections legislatives

En revanche, chez ceux qui les percoivent negativement, l'evaluation du bilan presidentiel peut soit motiver un vote sanction massif - ce qui n'aurait de sens qu'en cas d'une offre politique assez diversifiee - ou, au contraire, justifier des comportements defiants, notamment en raison d'un processus percu comme tronque.

Si le bilan presidentiel peut orienter partiellement l'electorat, il n'est sans doute pas le facteur le plus determinant du vote. L'offre politique restreinte, controlee par la mouvance, limite les choix des electeurs. Le vote est ainsi guide en amont, independamment de la performance du pouvoir sortant.

D'autre part, le poids croissant du desenchantement et de l'abstention n'est pas occulter. Des donnees recentes montrent en effet une tendance la demobilisation civique marquee, outre la faible mobilisation lors de scrutins anterieurs, par le declin de la participation citoyenne.

En ce sens, l'abstention electorale constitue une forme d'expression politique qui amenuise le poids du bilan dans la decision du vote. Celle-ci semble plutot liee un enchevtrement de logiques concurrentes celle de la continuite, fondee sur le bilan. Elles incluent la contrainte et le filtrage institutionnel, limitant l'offre politique, ainsi que le retrait, exprime par une abstention motivee par la defiance.

Finalement, le bilan du pouvoir sortant n'agit que comme une variable secondaire dans le choix des tickets le 12 avril 2026. Et Patrice Talon l'avait visiblement predit lors du debat presidentiel d'entre deux tours en 2016, une thse laquelle l'actualite electorale semble donner raison :

Ce qui permet un president d'tre reelu avec assurance, ce qui assure la reelection des presidents, ce n'est pas son mandat, ce n'est pas ses performances, ce n'est pas ses resultats. C'est la manire dont il tient les grands electeurs. C'est la manire dont il tient tout le monde. C'est la manire dont personne n'est capable de lui tenir tte, d'tre competiteur contre lui. Quand vous n'avez pas de competiteur, vous avez beau tre mauvais, vous serez reelu.

Malgre ses specificites, le scrutin presidentiel n'echappera pas la vigilance des observateurs travers le taux de participation, essentiel pour anticiper l'issue du vote. La mobilisation dans les bastions regionaux des candidats et de figures majeures de l'opposition, ainsi que dans les zones urbaines strategiques (Cotonou, Porto-Novo, Parakou, Abomey-Calavi) peut ainsi servir d'indicateur pour apprecier rapidement les tendances au soir du scrutin.

Mais, mieux que l'issue du scrutin, le taux de participation agira comme un baromtre de la legitimite du pouvoir de Patrice Talon, de ses reformes electorales, de l'election en cours, et des resultats qui en decouleront.

C'est l peut-tre l'une des cles essentielles de la lecture des relations des citoyens et de la classe politique au prochain president et, plus largement, la chose politique dans les annees venir.

More Sierra Leone News

Access More

Sign up for Sierra Leone News

a daily newsletter full of things to discuss over drinks.and the great thing is that it's on the house!